Les Maîtres Sonneurs

 

George Sand ne pouvait qu’être inspirée par les Maîtres Sonneurs, joueurs de cornemuses reconnus par leurs pairs qui constituaient au 19éme siècle, une confrérie avec ses rites initiatiques et ses lois. Appréciés pour la qualité de leur jeu, ils étaient par ailleurs craints pour les rumeurs qui les entouraient: « n'auraient-ils pas pactisé avec le diable pour si bien maîtriser la musique? ». En France, jusqu’à la fin de l’ancien régime, la pratique musicale connaissait ainsi une organisation très hiérarchisée avec un "Roi des ménétriers" à Paris, des lieutenants en province et des maîtres-musiciens, souvent jaloux des droits qu'on leur attribuait, par paroisse.

 

 

Maitres sonneur du 21ème siècle
Maitres sonneur du 21ème siècle

La cornemuse

 

"Brulette était affolée de savoir ce qu'était ce paquet et Joseph nous fit voir une musette si grande, si grosse, si belle, que c'était de vrai, une chose merveilleuse et telle que je n'avais jamais vue. Elle avait double bourdon, l'un desquels ajusté de bout en bout, était long de de cinq pieds, et tout le bois de l'instrument était de cerisier noir,

crevait les yeux par la qualié d'enjolivures de plomb, luisant comme de l'argent fin, qui s'incrustaient sur toutes les jointures. Le sac à vent était une belle peau, chaussée d'une taie d'indienne rayée bleu et blanc; et tout le travail était agencé d'une mode si savante, qu'il ne fallait que bouffer bien petitement pour enfler le tout et envoyer un son pareil à un tonnerre" 5ème veillée

 

La Genèse

 

Le roman « Les Maîtres-Sonneurs » est publié en 1853, d’abord sous forme de feuilleton. Auparavant, George Sand avait publié « Les Maitres mosaïstes » en 1838. Le titre évoque également l’opéra de Richard Wagner « Les Maitres chanteurs de Nuremberg » dont la première esquisse date de 1845 ; l’époque était aux maîtres !

 

George Sand avait le projet de réaliser avec Gounod un opéra à partir des Maitres Sonneurs qui s’appuierait sur l’air aujourd’hui dit des « Trois fendeux ».

 

Le cadre

 

Le récit a pour cadre le château de St Chartier mais ce château est aujourd’hui assez différent de celui que voyait George Sand. Il a été profondément restauré en 1878. C’est un château du 12ème siècle. Au début du 19ème siècle, il est la propriété de la famille de Chabrillant (chambellan de Napoléon) et on dit que celui-ci a démantelé le donjon pour éviter qu’il ne serve de prison (avec les risques de typhus que la présence de prisonniers risquait d’entraîner). A l’époque de George Sand, c’est donc un château en ruine.

 

Datation

 

Dans le roman, le narrateur, Etienne Depardieu, dit être né vers 1754-55 et raconte une histoire qui, selon lui, se déroule à partir de 1770 ; le roman quant à lui a été écrit en 1858.

 

Opposition Berry-Bourbonnais

 

Le roman relate une opposition de culture entre Berry et Bourbonnais. Cette opposition est tout à fait fictive et a été créée de toute pièce par George Sand : ce sont deux terres de même culture, le Bourbonnais ayant peut-être été un tout petit peu moins influencé par l’extérieur que le Berry. Les différences de musique, plus grave en Bourbonnais, plus aigüe en Berry, sont tout aussi fictives et relèvent de modes ; celles-ci changent au cours du temps. Maxou fera remarquer que l’opposition est plutôt entre enracinement et itinérance.

 

Les métiers

 

Par contre l’opposition entre métiers de la terre et métier des bois que décrit George Sand est bien réelle. Dans les bois, à l’abri de leurs loges regroupées en village, s’organisaient de véritables « républiques » vivant à l’écart des lois. Aux fendeux, bûcheux … se joignaient des personnes recherchées par la justice, faux-sauniers et autres.

 

Légende

 

Une petite anecdote : dans le roman, lors de la cérémonie d’épreuve de maitre sonneur dans les souterrains du château de St Chartier, l’impétrant doit affronter un cocadrix réalisé par les Maîtres (animal fabuleux né d’un œuf de coq couvé par un serpent). Or dans l’église de Lourouer St Laurent (tout près de Nohant) fut découverte une fresque représentant justement le combat d’un chevalier et d’un cocatrix ! George Sand ne le savait pas, la fresque a été découverte après sa mort ! mais sans doute, connaissait-elle cet animal fabuleux qui fait aussi partie du bestiaire du Moyen-Age sous le nom de basilic.

 

Instruments de musique

 

Côté musique, le roman tourne autour de la cornemuse. Celle-ci est très présente dans la vie paysanne de l’époque comme le montrent les illustrations de Maurice Sand ou de Bernard Naudin.

 

Elles apparaissent dans les églises (Argenton) ou sur les stalles des abbayes (Chézal, Poulaine, Boussac). Contrairement à ce qui se dit, les cornemuses n’étaient pas systématiquement bannies des églises comme instrument du diable. La fonction de l’instrument est plus importante que son usage : tout instrument donnant des accords harmonieux permettant d’élever l’âme était bienvenu, par contre s’il entonne des rythmes endiablés faisant bouger et se rapprocher les corps … !

 

Au 19ème siècle cependant, les joueurs de cornemuses sont souvent adeptes des idées nouvelles : libres penseurs, francs-maçons … alors l’Eglise se méfie !

 

Personnages

 

Pour ses personnages, George Sand joue avec les dates : le roman est censé se passer vers 1770 mais a été écrit dans les années 1850.

 

Il existait à Nohant un Etienne Depardieu (décédé en 1853 à 72 ans) qui correspond bien au narrateur du roman ; les Carnat, Joset … sont également des personnages réels de l’époque (bien que rien n’indique que les Carnat aient été cornemuseux).

 

L’abbé Montperroux a bien existé (il est décédé en 1836), il a fait le catéchisme à George Sand (et non à Tiennet comme dans le roman). Cadet (de son vrai nom Jean-Louis Aussage) était cornemuseux à l’époque de George Sand, Jean-Louis Boncoeur, son arrière petit neveu lui a consacré un livre ; de même Doret de son vrai nom Gabriel Aucouturier (1795-1855), a été identifié par Maxou.

 

Un autre personnage bien réel : Benoit Rival, patron du « Bœuf Couronné », auberge qu’il ouvre en 1836. C’est lui-même qui demande à George Sand de le citer dans ses romans ! Voilà une première forme de sponsoring !

 

Par contre le passage des Carmes à Nohant se réfère plutôt à la période de 1770.

 

Ainsi George Sand, avec ses personnages, jongle entre les époques, entre 1770, 1830 et 1850.

 

Confréries

 

La confrérie des Maîtres Sonneurs est au cœur du roman de George Sand.  

 

La confrérie des ménestriers apparait à Paris vers 1250.Elle est dirigée par un roi du carnaval (c’est la seule confrérie organisée au niveau national précise Maxou). A Paris, les contrats sont signés devant l’église (aujourd’hui disparue) St Julien des Ménestriers dont le fronton est décoré par des représentations de différents musiciens.

 

Le roi du carnaval nomme des lieutenants dans chaque province (à Bourges pour le Berry). Selon Hilaire de Vesvre, il aurait existé trois « ménestrandies » en Berry dont « Les cousins de St Genest » à Châteaumeillant, pour le Boischaut-Sud.

 

Comme les autres métiers, les musiciens suivent les règles de compagnonnage. D’abord apprentis ils peuvent s’installer comme maîtres-musiciens ou maitre cornemuseux (le terme de maître sonneur semble être une invention de George Sand – sonneur se réfèrerait plutôt au sonneur de cloches).

 

Le dernier roi du carnaval donne sa démission en 1773 et la corporation des ménestriers est dissoute par Louis XV en 1776. Néanmoins à l’époque de George Sand, il pouvait subsister des rescapés de ces confréries, d’autant plus portés à évoquer les rites, que le compagnonnage cultivait le secret.

 

Conséquence du mythe

 

La place occupée par la vielle et la cornemuse dans les écrits de George Sand a clairement assuré leur maintien et leur succès actuel : avant 1860, les cornemuseux apparaissent essentiellement dans la rubrique « faits divers » des journaux, après ils apparaissent dans la rubrique artiste !

 

En 1888, Jean Baffier et Edmond Augras fondent la société des Gâs du Berry en revendiquant clairement le mythe des Maitres Sonneurs dont le terme est explicitement cité dans les statuts. 

 

De même, c’est en référence au roman de George Sand que Michèle Fromenteau et Jean-Louis Boncoeur créent « Les rencontres de luthiers et maîtres sonneurs de St Chartier en 1976, pour le centenaire du décès de George Sand. L’évènement est repris depuis 2014 par l’association du « Son continu ».